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"Les mesures tarifaires relèvent d’une forme de médecine de guerre »

Entre impérialisme américain, offensive chinoise et désunion européenne, l'économie mondiale traverse une zone de turbulences inédite. Jean-Christophe Caffet, chef économiste de Coface, décrypte en ce début d’année les bouleversements en cours : stratégie tarifaire de Trump, risques liés à l'IA et défis pour l'Europe en 2026. Découvrez son interview complète parue dans Les Echos.

Dans quelle mesure le retour de l’impérialisme américain est-il porteur de danger pour l’économie mondiale en 2026 ?

Cet impérialisme n’avait pas disparu, il était simplement mis en sourdine ou s’exprimait différemment, par le truchement de l'extraterritorialité du droit américain par exemple. L’intervention au Venezuela montre qu’il s’exerce de nouveau par la force, sans aucun complexe ni faux-semblant. On a pu croire au départ que le Trumpisme était un isolationnisme. Ce n'est manifestement pas le cas.

Le risque pour l’économie mondiale est évidemment très important. Celle-ci a résisté jusqu’à présent malgré l’enchainement des chocs et une incertitude très élevée en termes de politique économique et de politique étrangère américaine – en réalité les deux faces d’une même pièce. 

Plus qu’une (nouvelle) brèche dans le droit international, ce qui se passe ou se dit actuellement sur le Venezuela, le Groenland, etc. ouvre la boîte de Pandore en autorisant de facto le recours mécanique à la force pour régler toute forme de litige – juridique, territorial, économique… – au motif, systématique, de sécurité nationale.  
 

Comment lisez-vous la stratégie de l’administration Trump vis-à-vis de la Chine ?

La stratégie américaine a été clarifiée récemment et vise à assurer sur le long terme la domination, dans toutes ses dimensions, des Etats-Unis. Cela passe par 

  • la reprise en main de leur zone d’influence « naturelle » – le continent américain, 
  • la soumission de leurs alliés – principalement les Européens, 
  • et l’endiguement en Asie de leur principal concurrent – la Chine. 

Celle-ci doit rester dans le rétroviseur en matière technologique, économique et militaire. 

L’accès aux ressources, de toutes natures, revêt une importance cruciale dans la poursuite de cet objectif, de même que le contrôle des voies maritimes. D’où l’intervention au Venezuela et les discours sur le Groenland dont l’interprétation par la Chine, en particulier au sujet de Taiwan, peut poser question. 

 

Coincée entre le protectionnisme américain et la puissance industrielle chinoise, l’Union européenne (UE) a-t-elle encore un avenir ?

Si l’UE a encore les moyens de réagir, la situation n’en est pas moins alarmante. 

Ce qui me préoccupe le plus pour l’Union européenne actuellement, c’est sa désunion. 

Plus précisément le fait que nous demeurions autant, sinon plus méfiants les uns vis-à-vis des autres que vis-à-vis du reste du monde, en particulier de nos prédateurs. Cette désunion s’exprime sur de nombreux sujets, le dernier en date étant le traité commercial avec le Mercosur. Ceci explique que 10% seulement des mesures préconisées par le rapport Draghi sont appliquées un an après sa publication. 

Son principal apport ayant été de souligner l’urgence de la situation, c'est absolument navrant. Plus le temps passe, plus l’assise politique et les marges de manœuvre se réduisent, et plus les ajustements seront douloureux. Un peu comme pour la lutte contre le changement climatique, sujet central chaque jour un peu plus désinvesti – et pas uniquement aux Etats-Unis.

 

Depuis longtemps, la stratégie européenne consiste à nouer des accords commerciaux. Est-ce toujours justifié aujourd’hui ?

Oui, mais en changeant de logiciel, c’est-à-dire en remettant le producteur au centre. L’heure n’est plus à louer les vertus désinflationnistes de l’ouverture aux échanges et les gains de pouvoir d’achat induits pour le consommateur. 

Quand la concurrence internationale est ouvertement déloyale et faussée, je ne suis pas sûr que les gains de productivité générés compensent les destructions de capacité. L’accent doit être mis sur la production, les exportations et la sécurisation des approvisionnements, en particulier en matériaux et intrants critiques. C’est ce que fait la Commission Européenne avec le Mercosur. 

Evidemment, comme dans tout accord commercial il y aura des gagnants et perdants. Mais ce jeu à somme positive devrait permettre d’indemniser ces derniers. Je pense notamment aux éleveurs français si leurs craintes s’avéraient in fine fondées.

 

Faut-il à l’instar des Etats-Unis, taxer les importations chinoises ?

Il ne faut pas être naïf, vis-à-vis d’aucun de nos partenaires. L’Union Européenne promeut le libre-échange et une approche fondée sur la règle et le droit, ce qui me parait parfaitement légitime, sinon souhaitable. Sauf quand plus personne ne respecte ni le droit ni la règle ou n’adhère aux principes de libre-échange et de réciprocité. 

Donc oui il faut répliquer quand la pratique contrevient aux accords passés, comme c’est le cas avec les Etats-Unis. Et se protéger quand la concurrence est faussée, comme c’est le cas avec la Chine.

 

Est-ce que cela suffira ? 

Non, mais c’est un strict minimum pour enrayer, dans l’urgence, la perte de substance industrielle dans certains secteurs. Au global, le différentiel de prix de production entre les secteurs manufacturiers européen et chinois s’est creusé de près de trente points ces trois dernières années, et de plus de quarante points en tenant compte de la dépréciation du renminbi. Et la tendance ne semble pas sur le point de s’inverser. 

les mesures tarifaires relèvent d’une forme de médecine de guerre

Dans ce contexte, les mesures tarifaires relèvent d’une forme de médecine de guerre : elles permettent de juguler temporairement l’hémorragie mais ne traitent pas des causes profondes qui sont celles listées dans le rapport Draghi, qui propose par ailleurs une médication faisant l’objet d’un assez large consensus.

 

Comment expliquer le fait que la politique de Donald Trump n'a pas conduit un, à la récession, deux, au retour de l'inflation aux États-Unis ?

Tout d’abord, l’histoire n’est pas finie. Ensuite, il faut rappeler que le risque « stagflationniste » était bien réel en début d’année. Les premières mesures annoncées par Trump allaient toutes dans ce sens (lutte contre l’immigration, DOGE…), le point culminant étant l’annonce de droits de douane prohibitifs sur les importations chinoises, à 140%, quelques jours après Liberation Day.

Les raisons pour lesquelles cela ne s’est pas produit sont nombreuses, la première d’entre elles tenant en quatre lettres : TACO [ndlr « Trump Always Chickens Out » ou « Trump se dégonfle toujours »]. Après avoir culminé à plus de 35%, les droits de douane ont été ramenés en moyenne à 17%. Aujourd’hui, le taux observé sur le terrain n’est que de 11% du fait de nombreuses exemptions et des stratégies d’optimisation ou de contournement des entreprises. Dit autrement : le choc tarifaire a été trois fois moins puissant qu’annoncé initialement.

Deuxième raison, ce sont les entreprises américaines qui ont supporté, jusqu’à présent, l’essentiel de la charge tarifaire en prenant sur leurs marges. La transmission aux consommateurs n’est pour l’heure que très partielle, de l’ordre d’un demi-point de pourcentage sur un taux d’inflation dont la qualité de mesure pose par ailleurs question depuis quelques mois. A terme, le regain d’inflation devrait se chiffrer entre 1 et 1,5 point, selon que les droits de douane « observés », convergeront ou non vers leur valeur « théorique ».

les mesures fiscales et tarifaires de l’administration américaine s’apparentent finalement à une forme de « TVA anti-sociale ».

Enfin, les baisses d’impôts décidées dans le cadre du « Big Beautiful Bill Act » à la mi-année ont contribué à soutenir la demande intérieure américaine. En particulier les dépenses des ménages les plus aisés, principaux bénéficiaires des mesures fiscales, avec un chiffre qui en dit long sur l’évolution des inégalités aux Etats-Unis : les 10% les plus aisés représentent désormais 50% des dépenses. Etant donné que les droits de douane seront à terme intégralement répercutés sur les prix à la consommation, les mesures fiscales et tarifaires de l’administration américaine s’apparentent finalement à une forme de « TVA anti-sociale ».

     

L’intelligence artificielle a aussi joué un rôle dans cette résilience américaine, non ?  

Bien sûr. Nos estimations suggèrent que les investissements dans les seuls data centers ont contribué pour environ un cinquième à la croissance américaine l’an dernier. Si l’on y ajoute les autres investissements en technologie de l’information (logiciels, cybersécurité…), en infrastructures – certes pas uniquement liés à l’IA – et les effets de richesse sur la consommation, alors oui la croissance américaine l’an dernier provient essentiellement, mais pas intégralement, de ce secteur d’activité.

 

L’explosion de la potentielle bulle de l’IA est-elle le grand danger pour l'économie américaine de 2026 ?

Oui, c’est l’un des principaux risques consensuellement identifiés. Si, au vu des multiples de valorisation et de la santé financière des principaux acteurs, parler de bulle stricto sensu ne me parait pas absolument évident, il est tout aussi difficile de ne pas voir les excès d’un marché qui finira, quoi que l’on pense de l’IA, par se consolider. 

Soyons clairs : nous sommes convaincus qu’il s’agit là d’une innovation de rupture qui transformera durablement nos économies et nos sociétés. A fortiori si elle s’accompagne de nouveaux progrès côté robotique. Ma principale inquiétude reste plutôt celle d’une forte déformation du partage de la valeur ajoutée en défaveur des salariés. C’est d’ailleurs aussi, dans une certaine mesure, ce que semble pricer le marché.  

 

 

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