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"La mondialisation n'est pas morte, elle se redessine"

A l’occasion des 80 ans du groupe, Xavier Durand, directeur général de Coface s’est prêté à l’exercice de l’interview avec le magazine Le Point. L’occasion de partager sa vision de la situation économique et géopolitique mondiale, dresser la liste des principaux risques pour 2026 et les solutions offertes aux entreprises pour y faire face.

Cette année, Coface, spécialiste de l'assurance-crédit et troisième acteur mondial de ce secteur, soufflera ses 80 bougies. Son directeur général, Xavier Durand, célébrera aussi ses dix ans à la tête de ce groupe coté en Bourse qui fut public de 1946 à 1994.

Depuis l'arrivée de ce polytechnicien globe-trotteur passé, entre autres, par GE Capital, Hyundai Capital et GMF Assurances, cette société présente dans 200 territoires a vu son exposition passer de 492 à 715 milliards d'euros et son chiffre d'affaires de 1,4 à 1,8 milliard d'euros. Son activité principale consiste à aider les entreprises, petites ou grandes, à assurer leurs factures contre les risques internationaux, notamment d'impayés. Cela lui permet d'avoir une vision globale sur les échanges mondiaux. 

 

Coface, radar planétaire des crises

Votre groupe fête ses 80 ans. Il demeure pourtant assez méconnu de nos lecteurs. Si vous deviez le leur décrire en quelques mots, que diriez-vous ? 

Xavier Durand : Sur notre principal marché, l'assurance-crédit, nous sommes le troisième acteur mondial, avec environ la moitié du chiffre d'affaires du leader (Allianz Trade) et 30% de moins que le deuxième (Atradius). C'est un secteur très concentré, dominé à 70 % par trois acteurs européens. Notre spécialité est la prévention des risques d'impayés. Quand un client brésilien ou chinois envoie des denrées alimentaires à l'autre bout du monde, il veut être sûr d'être réglé une fois son cargo parti.

Notre valeur ajoutée est de lui éviter de faire la « grosse bêtise » qui pourrait lui être fatale. Un quart des faillites dans le monde sont en effet liées à un impayé conséquent. Nous avons aussi une activité de vente de données qui représente 4 à 5% de notre chiffre d'affaires et qui croît de 15% par an. Elle nous permet d'aborder les entreprises qui n'assurent pas leurs factures (seules 7% d'entre elles le font) mais qui ont besoin d'informations pour gérer leurs fournisseurs ou leurs risques.

 

Dans un monde de plus en plus illisible sur le plan économique et géopolitique, de quels instruments disposez-vous pour vous repérer ?

Pour naviguer dans ce monde agité, Coface repose sur deux piliers complémentaires. D'une part, nous avons des économistes répartis sur tous les continents qui monitorent (surveillent) l'évolution de nombreuses données (PIB, échanges commerciaux, prix des matières premières, réglementations, risques sociaux...). Par exemple, quand l'administration américaine annonce des mesures tarifaires, ils sont capables d'en modéliser l'impact très rapidement sur 13 secteurs dans 200 pays. 

D'autre part, Coface est une machine à capter de la donnée microéconomique. Nous le faisons grâce à nos clients puisque nous garantissons environ 715 milliards d'euros de risques de crédit sur 5 millions d'entreprises, traitons 15 000 dossiers d'arbitrage par jour, ainsi que 1 400 dossiers d'impayés par semaine. Cette confrontation de la recherche macroéconomique avec la réalité des bilans et des impayés nous confère une vision unique.

 

Sous la surface, les signaux faibles

Conflits entre États, bulle de l'intelligence artificielle, dérégulation financière… Les menaces sont légion. Lesquelles vous semblent les plus importantes ?

En 2020, le monde a redécouvert le risque pandémique. Deux ans plus tard, ce fut le retour du risque géopolitique avec la guerre en Ukraine. Et maintenant, de nouveaux dangers émergent. Pourtant, ce qui me frappe, c'est la résilience des échanges. La mondialisation n'est pas morte, elle se redessine. Le commerce est comme l'eau : il finit toujours par trouver un chemin ! On ne découple pas les économies du jour au lendemain.

Évidemment, ce n'est pas simple de prédire les périls les plus importants. L'IA est une mutation technologique majeure. Même s'il y a peut-être une bulle , ce n'est pas le risque systémique le plus grave… 

Le danger d'une crise de la dette similaire à celle de 2008-2009 m'inquiète davantage que celui de l'IA.

La dette est le carburant de l'économie. Si la confiance se rompt entre prêteurs et emprunteurs, le système se bloque. Aujourd'hui, les marges de manœuvre des États pour absorber une nouvelle crise financière sont beaucoup plus réduites qu'il y a quinze ans. C'est un sujet à surveiller de très près.

 

Dette, IA, géopolitique : où est le vrai danger ?

 

L'Europe paraît perdue face aux États-Unis et la Chine, deux géants belliqueux qui galopent tandis que nous lambinons. Comment peut-elle reprendre le contrôle de son destin ?

Notre continent a des atouts indéniables, mais il reste fragmenté. Par ailleurs, nous avons construit une Europe réglementaire pour harmoniser, là où d'autres blocs ont investi massivement pour conquérir. Or la différence fondamentale aujourd'hui, c'est la vitesse. Les États-Unis et la Chine déploient des capitaux colossaux avec une vision dirigiste sur des secteurs clés. 

En Europe, la gouvernance à 27 est incroyablement lente et complexe. Le rapport de Mario Draghi a posé le bon diagnostic, mais sa mise en oeuvre reste incertaine. Si nous voulons rester dans la course, il faut absolument aller vers « plus d'Europe », avec un marché des capitaux intégré, une défense commune, et une réglementation unique pour le secteur numérique. Sans cela, nous aurons du mal à tenir notre rang.

 

Une actualité semblant chasser l'autre, on ne parle plus guère de la politique douanière agressive de Donald Trump. Cette dernière a pourtant donné des sueurs froides à nos entreprises l'an passé. Avec le recul, comment analysez-vous son impact ?

On a craint le pire, mais la réalité a été plus nuancée. D'abord, il y a eu beaucoup d'exemptions négociées. Ensuite, le commerce s'est réorganisé autour de « pays connecteurs » comme le Mexique ou le Vietnam, qui servent d'intermédiaires à la Chine. On parle de 17% de tarifs douaniers moyens, mais la réalité se situe autour de 11%. C'est significatif, mais pas apocalyptique. 

Ce sont les marges des entreprises américaines qui ont pour l'instant absorbé l'essentiel du choc, et dans une moindre mesure les consommateurs avec les hausses de prix de certains produits. Certains de nos clients européens ont été frappés également, mais l'impact a été variable selon les secteurs et les pays. Il a été moindre en France car elle est moins exposée aux États-Unis que l'Allemagne ou la Suisse

 

La France, un pays solide... mais fragilisé par l'incertitude

 

Quelle image la France renvoie-t-elle aux investisseurs internationaux que vous rencontrez lors de vos nombreux voyages ?

Mes interlocuteurs étrangers ont une image contrastée de la France. D'un côté, ils reconnaissent la qualité de ses infrastructures et de sa main-d'œuvre, son énergie décarbonée et ses pôles d'excellence (le luxe, l'aéronautique, le nucléaire). D'un autre côté, ils la perçoivent comme un pays à la complexité administrative et sociale trop lourde. 

Ce qui les inquiète le plus en ce moment, c'est l'incertitude politique et budgétaire. L'économie a horreur de l'absence de visibilité. 

Avec un déficit élevé et une situation politique instable, la France risque de subir un attentisme des investisseurs jusqu'à la prochaine présidentielle.

 

Quelles pistes voyez-vous pour redresser la situation ?

La bataille mondiale se joue sur la capacité à financer la technologie et la transformation industrielle. Il faut donc créer un environnement favorable aux talents et aux capitaux. La clé est d'attirer des investissements massifs vers l'innovation française. Or, le budget actuel, contraint par l'urgence du déficit, semble hélas s'éloigner de cet objectif de long terme.

 

« En France, l'année 2025 devrait se terminer à environ 69 000 défaillances, dépassant le record de 2009 (63 000) », peut-on lire dans votre dernier rapport sur les perspectives économiques. L'économie française est-elle plongée dans une crise profonde et structurelle ?

Je crains qu'on ait dépassé le stade de la normalisation post-Covid. Le « quoi qu'il en coûte » a maintenu artificiellement en vie de nombreuses entreprises, qu'elles soient saines ou non. Avec l'arrêt des perfusions, nous avons assisté à un rattrapage des défaillances. 

Ce qui est notable, c'est que cela touche désormais des entreprises auparavant saines et de tailles plus importantes, et non plus seulement les TPE (très petites entreprises). Pour autant, ce phénomène ne doit pas être surinterprété car il n'est pas franco-français : le niveau de défaillances est au plus haut depuis dix ans dans la plupart des grandes économies, y compris en Allemagne.

 

Allez plus loin, assistez au 30ème Colloque Risque Pays

Xavier Durand et les économistes de Coface, entourés de dirigeants de grands groupes mondiaux, dresseront les grandes lignes des risques pour 2026 lors du Colloque Risque Pays de Coface le 17 février. L'évenement incontournable des dirigeants d'entreprise. 
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